Voyage au centre des rêves

Paris. France
Les éditions du Mouvement. Héloïse Lauraire

Paris. France

03 May 2007

Dans le cadre d’une carte blanche mutuelle entre le Crédac et Attitudes, Jean Paul Felley et Olivier Kaeser, directeurs du Centre d’art contemporain indépendant de Genève, exploitent l’ambiguïté du caractère souterrain de la galerie d’Ivry-sur-Seine

C’est un bien curieux parcours vers le centre des rêves que nous propose Attitudes, de Genève à Ivry. Construite sur mesure autour de la dimension souterraine de l’architecture de la galerie, l’exposition Expériences insulaires dévoile un monde en creux aux univers renversés.

Entre l’utopie et la réalité, les oeuvres qui s’accrochent aux parois et dérivent à même le sol, tanguent à la frontière de deux états. La galerie recouvre le sens géologique de sa définition et l’exposition devient un passage vers d’insoupçonnés ailleurs : un chapelet d’îles imaginaires. Notre voyage débute à la librairie. Une première île y apparaît sous nos papilles : via un kiosque mobile (centre de documentation et de dégustation), Simon Herzog nous révèle les spécialités culinaires de la fictive Santa Lemusa, territoire aux ressources multiples qu’il a mis au monde sous le soleil des Caraïbes. Un verre de rhum à la main, spécialité de la maison Dekolag de Santa Lemusa depuis 1749, le visiteur découvre un peu plus loin, en contrebas et en pleine lumière, la coquille de bois nu d’un voilier. Un temps amarré au sommet du Palacio d’Abraxas à Noisy-le-Grand, l’embarcation de l’artiste Thu Van Thran s’est échouée dans l’espace incliné du Crédac. Au pied de son mât, d’invisibles joueurs de go patientent en attendant que le ressac de la mer les rejette vers d’autres contrées. Au fur et à mesure que le sol décline, la lumière décroît. Le chemin en pente de la galerie glisse dans la pénombre, celle du crépuscule polaire de Simon Faithfull. Le vidéaste nous embarque avec lui vers Stromness, île et port fantôme de l’Antarctique. Bercée par le bruit de la mer, les ronflements des phoques et la lenteur des paysages, notre attention au voyage se densifie et le temps se dilate. Peu à peu le silence tombe comme la neige bleutée sur les murs des projections vidéo.

Chaque oeuvre fonctionne ainsi comme un palier. Chaque étape, un peu plus radicale et déconcertante, pousse doucement le visiteur de l’expérience de l’in situ vers celle de l’ « ex situ », de la lumière vers la nuit. Au dernier sous-sol, la surface blanche de l’île en forme de point d’exclamation de Peter Regli émerge progressivement d’un lac suisse caché entre les montagnes. Peter Regli ponctue à proprement parler la réalité et fait basculer l’eau verte des Quatre Cantons du côté de la palette des bleus lagons. De l’ici vers l’ailleurs, le point culminant de la partie cachée de l’iceberg est l’installation des frères Chapuisat. Nous arrivons au fond de la galerie et l’espace du Crédac se renverse brutalement. Accrochée au plafond, monumentale et encombrante, une île rocher descend vers nous. Elle pousse vers le sol. En son sommet inversé, un petit halo de lumière attire notre attention. Il semble qu’un ultime passage soit possible. Le Crédac serait donc bien une montagne en creux, une île souterraine. Après tout... en se penchant bien, en rampant un peu, le centre des rêves ne semble pas si loin...




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