Notes sur le bricolage

Paris. France
Les pas perdus. Jérémy Liron

Paris. France

16 July 2008

Finalement, ces bricolages faisaient l’effet de ces habitations traditionnelles vernaculaires que l’on augmente et ajuste au fil des besoins (sans plan), qui s’induisent plus qu’elles ne se prévoient. Et, un peu à la manière d’un mélancolique allongé sur ses songes, j’ai ajouté en fragments quelques pensées supplémentaires à la manière des dominos.

Suite à ce texte (ici) qui disait comme l’art semblait aimer à se définir par la remise en cause de l’immobilité de sa définition, au-delà des rangements historiens. Et celui-là (ici) qui partait de cette espièglerie pour évoquer des manières de se saisir du réel (je pensais aux installations de Nicole Cuglievan). Et enfin, cette discussion vespérale (ici) autour de quelques bricolages et mises en oeuvre de cette façon dans l’art actuel, quelques petits suppléments épars :

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1. Il y aurait un passage du concept vers l’affect jusqu’au niveau tactile du rapport aux matériaux et cette manière d’assembler des objets, de créer des environnements abolirait la distance pour réintroduire, réinventer un potentiel critique affranchi des cadres ou dogmes idéologiques modernes : un mode empathique. Ce serait une manière élective, une façon d’appréhension de l’existence plus que de connaissance. Quand le bricolage intègre l’atelier ou le corps (chez Sachs ou Chapuisat) cela brouille la distance de l’artiste à son sujet.

2. Je crois que dans cette histoire de bricolages on avait oublié John Bock et Beuys. Et avec Kantor j’aurais du ajouter quelques choses sur le théâtre de Ionesco.

3. Cette idée d’organisation affective et incommunicable du bricolage toucherait à la représentation de l’irreprésentable, un dessaisissement.

Les bricoleurs actuels n’ont pas démonté la réalité du monde, le monde tel qu’on se le représente, cela était déjà fait (l’aventure moderne), ils ont peut-être oeuvré pour, par une mélancolie active, faire de ce chantier le lieu d’un ré enchantement.

4. Valéry notait : l’état de la poésie correspond parfaitement à l’état général du monde, c’est-à-dire qu’il comprend toutes les espèces et toutes les contradictions. Tout peut se produire à la fois, et dans les mêmes têtes. Ces oeuvres bricolées témoignent alors d’un état du monde comme de l’état de notre façon de concevoir et dire le monde.

5. Ces oeuvres faites de planches assemblées, d’objets assemblés ou mis en relation, c’est un montage d’éléments existants, cela correspond à cette façon que Nicolas Bourriaud a théorisée sous le titre de post production. Pas lu.

6. Cet art actuel, dont on remarquait comme il était le brassage de matériaux et de connotations, d’esthétiques et d’histoires, témoigne d’une interpénétration des époques et des écoles, fonctionne dans un « entremaillage », comme on dit en psychologie, anhistorique.

7. Je me rappelle comme Walter Benjamin disait comme la caméra dans le cinéma ne sert plus à la fabrication d’objets d’art mais ouvre la perception de ce qui advient dans une logique d’expérimentation et cela me semble juste aussi pour ces manières de bricolages environnementaux dont on parlait.

8. Ensuite j’extrapolais que le bricolage éphémère à quelque chose à voir avec la furtivité du monde réseau (Internet), avec la manière que l’on a d’appréhender la matérialité de ce qui nous entoure. Et si Yann me disait que ces matériaux employés pouvaient être réaction à la virtualité lumineuse et lice de l’écran, la façon de composer un environnement sensible fait de connexions, de rebonds à la manière d’un hypertexte, recomposable et extensible m’évoque la physionomie du réseau.

9. Un autre jour j’ai pensé que le bricolage était la revendication d’un entre deux, un état intermédiaire entre la forme, la mise en forme et l’informe. Ce que l’on est incapable de maîtriser ou d’informer totalement parce qu’on ne le veut ou ne le peut, parce que, quoi qu’il en soit, quelque chose résiste intimement à l’unicité, à l’univoque - en nous ou dans la manière qu’à le monde de se donner à nous. Quelque chose demeure indéterminé. Ces bordels à la fois précis et hirsutes seraient à la fois un état de deuil (d’un monde unitaire), un vestige, et un trop plein de vie, une vie trop vive, perçue avec trop d’empathie, de proximité.

10. Le bricolé propose un espace ouvert à toute extrapolation. Est-ce par une impossibilité à énoncer soi-même avec précision ? Le résultat d’une indétermination ? Une impossibilité à choisir, une versatilité ? Le monde ne semble plus si clair ? l’a-t-il pourtant un jour été ?

L’impression que la subversion est toujours liée à une dépression, un affaissement des valeurs, une perte de foi, une perte, etc.

11. Peut être du à cette empathie, cette approche sensible et émotionnelle qui provoque une perte de la distance qui faisait jusqu’ici l’art, qui donnait au tumulte du monde et des pensées un cadre qui les énonçait.

12. J’ai pensé que la mélancolie était notre actuelle mystique, un dessaisissement au monde, une conscience acceptée de notre perdition ou quelque chose comme ça. Le bricolage comme l’image d’un monde disloqué, émietté, et la mélancolie comme cet état spécial de l’homme qui, comme l’homme de la Renaissance et du Baroque passant du monde fini aristotélicien à l’infini des plis s’en trouve à la fois aspiré de vertige et accablé ou angoissé par le vide ou les espaces infinis que sa pensée soudain creuse.

13. Raoul Dufy disait : il faut savoir abandonner la peinture que l’on voulait faire au profit de celle qui se fait quand on peint. Et on pourrait extrapoler qu’il faudrait abandonner l’art que l’on avait préconçu au profit de celui qui s’impose, tout aventureux. Abandonner la forme envisagée au profit de ce qui se décide comme ajustement bancal, intuitif et tâtonnant, incapable de certitude, difficultueux à être.




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