Une drôle de maison sur le toit

L’Hebdo. Mireille Descombes

Vercorin. Switzerland

30 July 2012

A Vercorin, les frères Chapuisat vous convient dans leur «Résidence secondaire». Un palais à explorer par le corps et l’imagination.
Une fois à Vercorin, demandez l’Hôtel Victoria. C’est en haut du village et vous apercevrez alors, entre les diverses constructions plus ou moins authentiques, une drôle d’efflorescence en bois clair qui, telle une chevelure blonde et sauvage, s’échappe d’un chalet sombre et décrépi. Quelques pas encore et vous être arrivés. Bienvenue dans «La résidence secondaire» des frères Chapuisat. Un titre assurément ironique, mais qui n’est pas qu’un jeu de mots puisque les artistes vont vivre et travailler dans leur installation-sculpture jusqu’au 23 septembre.

Magique, ludique et… odorante (ah, l’odeur du sapin!), l’œuvre de Gregory (né en 1972) et de Cyril (né en 1976) Chapuisat s’inscrit dans une série de manifestations organisées depuis 2009 à Vercorin par R&Art. Créée par le designer Jean-Maurice Varone, cette association propose chaque été à des artistes de réaliser un travail in situ à l’échelle du village. Une manière de mettre en évidence la beauté des lieux tout en offrant aux habitants et aux touristes la possibilité de se confronter avec les propos et les préoccupations de l’art contemporain. Après Felice Varini, Lang/Baumann et Riccardo Blumer, les frères Chapuisat ont opté, eux, pour une intervention plus ciblée et jeté leur dévolu sur un chalet voué à la démolition. L’occasion, pour beaucoup, de faire connaissance avec la pratique de ces insolites bâtisseurs.

Originaires de Genève, les deux frères n’imaginaient pas, au départ, associer leurs destins. Partis séparément étudier à l’étranger après leur maturité, ils se passionnent l’un pour le cinéma d’animation, l’autre pour l’illustration, entre autres choses. Ils se retrouvent en Suisse au début des années 2000, sans projet précis, paradoxalement déracinés. C’est alors, se souvient Gregory, «que l’on a commencé à fantasmer sur les cabanes d’enfants».

D’abord cocons sommaires, leurs constructions architecturales deviennent de plus en plus complexes exigeant parfois du public de véritables talents de spéléologue pour crapahuter entre toboggans, couloirs sinueux et escaliers étriqués. Pendant cinq ans, les deux artistes vivent en nomades, se déplaçant au gré des invitations et dormant le plus souvent dans leur fourgon. En 2008, Cyril, le cadet, «se sédentarise. Ils continuent néanmoins à collaborer étroitement, même si Gregory incarne parfois à lui seul «les frères Chapuisat». Et entre la Suisse, la France, l’Allemagne, la Pologne, la Belgique et même la Corée, il y a de quoi faire.

Chant du cygne. Leur «Résidence secondaire» se greffe sur le chalet condamné comme un champignon sur une souche, ultime feu d’artifice ou chant du cygne. Elle reprend et développe, mais à l’extérieur, le principe de la structure labyrinthique «Avant-post» créée en 2010 au CAN à Neuchâtel. Organisée elle aussi autour d’une table conviviale (la «Stammtisch»), elle compte une salle à manger, une «cuisine à l’américaine» avec un grand bar, trois chambres à coucher, d’innombrables recoins où se blottir et bouquiner ainsi qu’une salle de cinéma, dite aussi «capsule de survie». Construite à l’intérieur du chalet, elle permet à l’artiste, à ses assistants et à leurs hôtes de se mettre à l’abri par gros temps.

Il ne s’agit, toutefois, que d’un état des lieux temporaire. Au fil des semaines, l’installation va encore s’agrandir et s’enrichir. Lors du vernissage-pendaison de crémaillère, Gregory évoquait le projet d’une salle de bains avec baignoire. «M’arrêter? Jamais. Plus ça sature, plus j’aime. En fait, j’adore les excès», assure-t-il en contemplant avec gourmandise le grand tas de bois (des voliges) qui lui reste pour mettre en forme ses idées.

Amateurs d’art et d’architecture, habitants du village, touristes ou simples curieux arrivés là par hasard, tous les visiteurs sont les bienvenus dans «La résidence secondaire» des frères Chapuisat. Si vous souhaitez visiter «l’intérieur», évitez toutefois le lundi car l’artiste et ses complices ont prévu de faire des marches. De toute manière, avant d’entrer, il est important de se livrer à une première exploration par le regard. Tandis que vous tournez autour de la maison, votre œil, ravi et fasciné, décrypte les circulations, repère les zones plus denses destinées à l’habitat, admire l’équilibre organique et les subtilités de cette construction aux allures de mikado géant.

Certains, peu enthousiastes à l’idée de jouer les cabris, s’en tiendront là. Pour les autres, il existe deux entrées. Après un escalier en colimaçon déconseillé aux claustrophobes, la plus «difficile» conduit dans une sorte de boyau de bois qui pénètre dans la maison par une fenêtre et en ressort par une autre. A plat ventre ou sur les fesses, chacun développe sa propre technique avant de déboucher, libre et heureux, dans le labyrinthe des coursives. L’exploration est grisante, mais pas totalement sans danger. L’art des Chapuisat n’est pas une place de jeux.




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