Les frères Chapuisat au Centre Culturel Suisse

lacritique.org. Greg Larsson

Paris. France

14 November 2011

Ils n’en sont pas à leur coup d’essai. Et pourtant, force est de reconnaître une fois encore, dans leur nouvelle exposition au Centre culturel suisse, la justesse de la proposition. Grégory et Cyril Chapuisat, fratrie suisse qui se dénomme elle-même les frères Chapuisat, ont été sollicités à de nombreuses reprises depuis sept ou huit ans que leur travail commun a démarré. En Suisse, en France, mais également en Allemagne, aux Pays-Bas entre autres, ils ont réalisé des installations éphémères aux dimensions de plus en plus grandes, à la frontière entre occupation de l’espace, sculpture, architecture. Leur travail met en jeu autant le regard à l’écart que le reste du corps dans une pratique physique.

Utilisant le carton, le béton, souvent le bois, ils projettent leur imaginaire grandeur nature pour dépasser la réalité du lieu dans lequel ils interviennent. Un lieu partie prenante qui se dissous pour devenir un des éléments d’un univers où se croisent science-fiction, mythe de la cabane, utopie constructive. Là, la frontière entre le micro et le macro est poreuse.

C’est peu dire que Les éléments est une installation pensée au plus juste du lieu qui l’accueille. La salle d’exposition du CCS, située au premier étage, bénéficie d’ordinaire d’un éclairage zénithal. Des verrières hautes créent une échappée rectangulaire dans la hauteur. Celle-ci vient contrebalancer la partie périphérique, délimitée par une série de linteaux et de piliers assez présents. Le tout ouvre sur une mezzanine qui surplombe le hall d’accueil. Cette configuration est manifestement un point de départ que les frères Chapuisat ont sérieusement étudié. En arrivant du niveau inférieur par l’escalier, le visiteur se retrouve plongé dans la pénombre de murs et piliers peints en anthracite. Seule la verrière centrale éclaire l’ensemble d’un blanc laiteux. L’ombre et la lumière auront donc un rôle majeur dans la perception de l’œuvre.

Dans cet espace central, les frères Chapuisat ont fabriqué et installé une dizaine de modules qui rappellent par leur forme un type de brise-lame utilisé dans des ports ou pour des digues : les Acropodes. Leurs dimensions - qui semblent bien être l’échelle 1 - saturent l’espace, leur volume parait écrasant dans ce lieu "trop petit". Chaque bloc posé au sol est très proche de son voisin et vient aux limites des structures architecturales de la salle. Le tout constitue une espèce d’enchevêtrement a priori inextricable, sensation renforcée par le vague sentiment d’un danger potentiel : le basculement d’un des mastodontes.

Le jeu des formes renvoie à quelques références du mouvement moderne, de l’architecture-sculpture d’un Jean-François Zevaco au brutalisme d’un Jean Renaudie ou d’un Jean-Louis Véret. L’effet de masse, conforté par le glissement de la lumière sur les angles saillants, repose aussi sur l’ambiguïté de la nature du matériau. A distance, en position d’observateur muet, ces objets incongrus semblent faits de tôle rouillée ou d’acier corten, matière froide, dure. En s’approchant, on s’aperçoit qu’il s’agit de bois, planches découpées, assemblées, teintes qui créent les blocs aux multiples facettes. Les dénombrer est d’ailleurs impossible tant les conditions d’échelle et de promiscuité nous échappe.

Une fois passé ce constat, le sentiment de mystère ne se dissipe pas. Dans les espaces en creux entre les modules, le corps entier peut se faufiler, sinon la tête, une main, un bras, une jambe. Vient le temps de l’exploration, en silence, avec toujours cette peur de gamin que l’on sait idiote, mais tout de même. Et là, nouveau revirement ; de la fréquentation plus intime surgit un autre rapport à l’échelle. Le visiteur n’est plus face à une sculpture monumentale mais au sein d’une petite architecture. La dimension menaçante et surdimensionnée prend le caractère d’abri potentiel. Contre quoi, on ne saurait répondre.

En faisant la démarche de pénétrer l’installation, nous sommes passés du dehors au dedans, de la brutalité imposante de ces bunkers, vaisseaux de guerre fantasmés à la dissimulation, l’éclipse de l’extérieur. Pour brouiller les pistes, le duo suisse a pratiqué des ouvertures à la base de certains modules, suggérant que l’espace intérieur peut lui aussi accueillir, servir de refuge. La forme du brise-lame, son image de rempart de béton, se mue ainsi en possible cabane ou en coque habitable pour un voyage, un jeu que chacun pourrait se construire.

La vraie réussite de la proposition des frères Chapuisat tient à cela ; cet ambigu va et vient entre les étendues connexes de la sculpture et de l’architecture, encombrement de l’espace et création d’une infinité de recoins pénétrables, observation détachée et intimité du cocon. Avec pour fil directeur cette impression d’invraisemblable dont le visiteur, acteur de sa déambulation, n’arrivera pas à se départir. L’installation - certes spectaculaire d’entrée - est loin de n’être que cela. Derrière un abord totalement maîtrisé par les artistes, elle recèle autre chose, une dimension de stimulation inquiète qui ne s’explique pas, mais qui à coup sûr s’expérimente.




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